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[Tribune] Transformer la rationalisation de la dépense publique en opportunité de création de valeur

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Par Tarek Ben Noamene

Ph.D. in Business Management

Founder of Sustainability4us.org

 

Dans un contexte de fortes contraintes budgétaires, la maîtrise de la dépense publique constitue l'un des principaux défis de l'État tunisien. Depuis plusieurs années, différentes réformes cherchent à améliorer le contrôle, digitaliser les procédures, rationaliser les achats ou réduire certaines dépenses de fonctionnement. Pourtant, les résultats restent souvent en deçà des ambitions.

La difficulté ne vient pas uniquement des outils ou des procédures. Elle tient aussi au fait que les réformes sont généralement construites à travers les mêmes structures administratives, les mêmes systèmes de gestion et les mêmes cultures organisationnelles qu'elles cherchent précisément à transformer. Ajouter des procédures, renforcer les contrôles ou créer une nouvelle agence peut alors produire une amélioration limitée, voire une bureaucratie supplémentaire.

Il devient donc nécessaire d'imaginer d'autres mécanismes, non pour remplacer brutalement les institutions existantes, mais pour construire à leurs côtés de nouvelles structures publiques agiles, spécialisées dans des missions précises et fonctionnant selon une doctrine différente.

Elles constitueraient une forme d'extension institutionnelle : l'administration traditionnelle continue à exercer ses missions, tandis qu'une structure nouvelle expérimente une manière différente de produire le même résultat.

La particularité tunisienne serait précisément de construire des extensions spécialisées capables de produire rapidement des résultats visibles, de gagner progressivement la confiance, puis d'exercer, par la comparaison de leurs performances, une pression positive sur le système traditionnel pour qu'il évolue à son tour.

Une structure organiquement orientée vers la création de valeur

Pour être réellement différente, cette nouvelle entité ne devrait pas prendre la forme classique d'une agence, d'un office ou d'un établissement administratif supplémentaire. L'expérience montre que ce type de structure peut progressivement reproduire les règles, les comportements et la culture de l'administration dont il est issu.

Il faudrait au contraire créer une organisation dont la raison d'être, la gouvernance et le modèle économique sont directement orientés vers la création de valeur.

 

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Sa doctrine serait double. D'une part, elle serait user-oriented : une dépense publique n'aurait de sens qu'en fonction du service effectivement rendu à l'usager. D'autre part, elle considérerait chaque dépense non comme un simple coût à contrôler, mais comme une opportunité potentielle de création de valeur économique, sociale, environnementale ou patrimoniale.

Un véhicule administratif, un bâtiment public, un contrat de maintenance, un équipement informatique ou une consommation de carburant ne seraient plus seulement des lignes budgétaires. Ils deviendraient des actifs, des usages ou des contrats dont il faut mesurer la valeur produite par rapport à leur coût. 

La logique d'investissement comme modèle institutionnel

Dans cette perspective, la philosophie d'un fonds ou d'une société d'investissement paraît particulièrement adaptée. Un investisseur ne raisonne pas principalement en termes de consommation budgétaire. Il identifie une opportunité, mobilise des ressources, compare différentes solutions, mesure les risques, recherche un rendement et suit la performance de l'investissement dans la durée.

Transposée à l'État, cette logique ne viserait évidemment pas uniquement un rendement financier. Le retour recherché pourrait prendre la forme d'une économie budgétaire, d'une meilleure qualité de service, d'un actif mieux valorisé, d'un impact environnemental, d'un gain de temps ou d'une satisfaction accrue des usagers.

 

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C'est dans ce cadre que s'inscrit le concept d'investisseur public agile. L'administration conserve la définition du besoin, la finalité du service et le contrôle des résultats. Une entité publique spécialisée, conçue selon une logique d'investissement, peut en revanche financer certains marchés, contractualiser avec les prestataires, gérer les paiements, suivre l'exécution et rechercher la solution produisant le plus de valeur au meilleur coût global.

La séparation entre celui qui exprime le besoin et celui qui gère le contrat et les flux financiers permettrait également de professionnaliser les achats, réduire certains conflits de rôles et introduire une responsabilité beaucoup plus claire sur la performance.

Faire de la réduction des dépenses une activité créatrice de valeur

La rationalisation des dépenses publiques deviendrait alors un véritable champ d'investissement. Le principe ne serait plus seulement : " où pouvons-nous couper ? ", mais plutôt : " où pouvons-nous investir ou réorganiser pour dépenser durablement moins et obtenir davantage ? "

La gestion du parc automobile public offre une illustration simple. Une structure spécialisée pourrait disposer d'une vision consolidée des véhicules de fonction et de service, de leur utilisation réelle, de leur consommation, de leur maintenance et de leur coût complet.

Elle pourrait mutualiser les véhicules sous-utilisés, réaffecter certains actifs, comparer achat et location, négocier collectivement les assurances et la maintenance ou remplacer progressivement les bons d'essence par des systèmes numériques permettant de suivre la consommation réelle.

 

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L'économie obtenue ne proviendrait donc pas d'une suppression aveugle des véhicules, mais d'une meilleure allocation des actifs et des ressources.

La même philosophie pourrait s'appliquer aux télécommunications, aux équipements informatiques, à l'énergie, aux bâtiments publics, aux assurances, aux contrats de maintenance ou aux achats récurrents.

Plusieurs administrations achetant séparément le même service pourraient mutualiser leurs besoins. Des bâtiments sous-utilisés pourraient être valorisés et certains équipements pourraient être loués plutôt qu'achetés. Des investissements d'efficacité énergétique pourraient être financés à partir des économies futures qu'ils génèrent.

La réduction des dépenses publiques devient ainsi une opportunité économique : les économies potentielles constituent elles-mêmes une ressource permettant de financer les transformations nécessaires pour les réaliser.

Une proximité avec le DOGE, mais une logique différente

Cette approche présente une certaine proximité avec le Department of Government Efficiency (DOGE) lancé aux États-Unis : identifier les dépenses évitables, revoir les contrats, rationaliser l'utilisation des actifs et exploiter davantage les données.

Le modèle proposé pour la Tunisie irait cependant plus loin dans sa logique économique. Il ne se limiterait pas à identifier les dépenses à supprimer ou à recommander des réformes. La nouvelle structure aurait la capacité d'investir, contractualiser et mettre elle-même en œuvre les solutions permettant de générer les économies.

Elle fonctionnerait ainsi davantage comme un investisseur de la performance publique que comme une simple structure d'audit ou de contrôle.

Une expérimentation avant toute généralisation

Cette nouvelle structure devrait rester légère, autonome et limitée initialement à quelques domaines où les résultats sont objectivement mesurables. Le parc automobile, le carburant, les télécommunications, la maintenance ou certains achats standardisés constitueraient de bons terrains d'expérimentation.

Son existence même devrait être conditionnée à sa capacité à produire des résultats. Les économies générées, la qualité du service, les délais, la satisfaction des utilisateurs et la valorisation des actifs devraient être publiés et comparés avec le système traditionnel.

Une partie limitée des économies réalisées pourrait éventuellement financer la structure et ses nouveaux investissements. L'essentiel reviendrait au budget public.

La logique serait alors profondément différente de celle d'une administration traditionnelle : la croissance de la structure ne dépendrait pas de l'augmentation de son budget, mais de sa capacité démontrée à créer de la valeur pour l'État et les citoyens.

Le principe pourrait finalement être résumé ainsi :

Transformer chaque dépense publique d'un simple coût à administrer en une opportunité à interroger : peut-elle être réduite, mutualisée, transformée, investie autrement ou utilisée pour produire davantage de valeur économique, sociale ou environnementale ?

C'est cette philosophie qui pourrait faire de la rationalisation des dépenses publiques non plus seulement une politique de restriction budgétaire, mais un véritable chantier d'innovation institutionnelle.

 

Publié le 05/08/26 11:04

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